Qui suis-je lorsque j’apprends à regarder le monde à travers une autre langue ?


Nombreuses sont les personnes qui, en apprenant une langue étrangère, se sont déjà posé cette question : suis-je la même personne lorsque je parle une autre langue ?

Dans votre langue maternelle, vous êtes peut-être spontané, ironique ou réservé. Pourtant, lorsque vous vous exprimez dans une autre langue, quelque chose semble changer. Vous vous sentez parfois plus audacieux, plus réfléchi, ou même plus libre.

Longtemps, cette impression a été considérée comme une simple sensation subjective. Pourtant, les recherches en psychologie, en linguistique et en neurosciences ont progressivement montré qu’il existe derrière cette expérience une réalité bien plus profonde.

Il ne s’agit pas seulement d’utiliser des mots différents. Chaque langue nous invite à habiter le monde d’une manière singulière.

Lorsque l’on apprend une langue, on a souvent l’impression d’acquérir du vocabulaire et des règles grammaticales. Or, une langue est bien davantage que cela.

Chaque langue porte en elle une histoire, des valeurs, des références culturelles ainsi qu’une manière particulière d’interpréter la réalité.

Apprendre une langue ne consiste pas uniquement à maîtriser la conjugaison ou à enrichir son lexique. C’est entrer en contact avec une tradition intellectuelle, une sensibilité artistique, une certaine manière de débattre, de concevoir la culture, l’État, l’éducation ou encore le rapport au temps libre.

Une langue n’est pas seulement un outil de communication.

C’est une manière d’habiter le monde.

Avons-nous plusieurs personnalités ?


Certaines études ont montré que les personnes bilingues peuvent se décrire différemment selon la langue dans laquelle elles répondent à certaines questions.

Non pas parce qu’elles jouent un rôle ou prétendent être quelqu’un d’autre.

Mais parce que chaque langue active des références culturelles distinctes.

Lorsque nous parlons une langue, nous n’activons pas seulement des mots. Nous mobilisons également des souvenirs, des expériences, des émotions et des modes de relation que nous avons associés à cette langue tout au long de notre vie.

C’est pourquoi de nombreuses personnes affirment se sentir plus libres, plus rationnelles ou, au contraire, plus émotionnelles selon la langue qu’elles utilisent. Les chercheurs évoquent même le phénomène de « changement de cadre culturel » (cultural frame switching) : la langue agit comme une porte d’entrée vers différentes dimensions de notre expérience.

La langue comme foyer émotionnel


C’est peut-être pour cette raison que certains mots semblent intraduisibles.

Non pas parce qu’il n’existe aucune traduction possible, mais parce que l’émotion qu’ils véhiculent est différente.

Notre langue maternelle est souvent liée à l’enfance, à la famille, aux premiers attachements affectifs et aux souvenirs les plus profonds. Les langues apprises plus tard peuvent, en revanche, nous offrir une certaine distance émotionnelle.

Certaines personnes affirment qu’il leur est plus facile d’aborder des sujets difficiles dans une langue étrangère. D’autres ont le sentiment que certaines émotions ne peuvent être pleinement exprimées que dans leur langue d’origine.

Chaque langue éclaire une facette différente de notre expérience.

L’interculturalité commence ici


Henri Matisse, La Fenêtre ouverte, Collioure (1905).
Apprendre une langue, c’est parfois découvrir qu’il existe d’autres fenêtres à travers lesquelles regarder le monde.

Lorsque nous apprenons une langue, nous avons souvent l’impression de découvrir une culture étrangère.

Mais il se produit quelque chose de plus profond encore.

Nous commençons également à prendre conscience des limites de notre propre culture.

Ce qui nous semblait naturel cesse d’aller de soi.

Ce qui nous paraissait universel révèle soudain son caractère particulier.

Apprendre le français, l’arabe, le japonais ou toute autre langue nous oblige à reconnaître qu’il existe d’autres façons de nommer le monde et, par conséquent, d’autres façons de le comprendre.

La véritable interculturalité ne consiste pas à accumuler des connaissances sur d’autres pays.

Elle consiste à accepter que notre manière de voir les choses n’est pas la seule possible.

Alors, qui suis-je lorsque j’apprends une autre langue ?


Peut-être que la réponse n’est pas que nous devenons une autre personne.

Peut-être que la réponse est plus intéressante encore.

Nous restons nous-mêmes, mais nous découvrons des possibilités de nous-mêmes qui demeuraient jusque-là inexplorées.

Chaque langue nous offre une nouvelle fenêtre.

Chaque culture élargit notre horizon.

Chaque rencontre nous transforme un peu.

Et peut-être que le véritable sens de l’apprentissage d’une langue n’est pas de parler comme un autre.

Mais d’apprendre à regarder le monde à travers plusieurs regards.

Car, au fond, une langue ne nous permet pas seulement de communiquer.

Elle nous permet aussi de devenir une version plus vaste de nous-mêmes.