La mala suerte

Elle se cachait dans les ruelles de la ville. Certains croyaient l’avoir aperçue du coin de l’œil , d’autres pensaient avoir senti sa présence derrière une porte d’entrée. Elle était responsable du drap déchiré sur le balcon, de l’éraflure du petit Nathan qui avait trébuché sur le trottoir alors que pas un seul caillou n’était venu lui faire obstacle. Elle était partout et les habitants l’imaginaient prendre forme humaine. La malchance , la mala suerte. Elle était apparue un soir sous les lumières orangées. Les flammes avaient tout brûlé, l’appartement des Métayer avait disparu en quelques heures entraînant avec lui les vies de la douce Mathilde, de l’intrépide Christine, de l’inquiétant Geoffroi. Des histoires circulaient sur ce triste jour. Matilde aurait ainsi cherché à séduire Geoffroi, alors que son épouse s’était absentée. Les voisins n’avaient jamais aimé cet homme au teint jaunâtre qui vous toisait du regard et vous jugeait en quelques secondes. Ses colis s’égaraient, ses roues de vélos étaient percées, mais il continuait à toiser ses voisins sans aucune vergogne. Il ne fut donc pas étonnant que ce jour-là sa voisine la plus proche fasse un peu de zèle. Elle courut le sourire aux lèvres chez la coiffeuse, qui avec les mains pleines de shampooing écoutait les inquiétudes de la pauvre Christine.

« Il me trompe , j’en suis certaine. » répétait-elle à qui voulait l’entendre.

« Vous avez sans doute raison… » lui disait sa coiffeuse qui attisait sous un air bienveillant les flammes de la jalousie. Elle portait un sourire patient, mais jetait des regards exaspérés à ses autres clientes qui félicitaient son caractère et son professionnalisme.

Tandis qu’elle massait doucement le cuir chevelu de Madame , la porte s’ouvrit avec fracas. Une femme d’âge mûr entra tout essoufflée.

« Christine ! Christine ! Geoffroi a invité Matilde chez vous! » Il n’en fallait pas plus pour que Christine se lève et se précipite jusqu’à son appartement. Elle ne prêta pas attention à ses cheveux trempés ni à la petite foule de femmes qui avaient décidé de la suivre pour assister au spectacle.

Mathilde était le cancer du quartier, elle était belle, jeune et les voisines avaient appris à pincer brutalement leurs maris les jours où elle venait rendre visite à sa mère. C’était le même spectacle chaque semaine, les portes s’entrebâillaient au rythme de ses roulements de hanches et l’on pouvait entendre les soupirs des hommes mariés et des adolescents en découverte.

Quand Christine atteignit enfin son étage, elle ouvrit la porte avec fracas et la referma tout aussi vite. Elle n’avait pas besoin de subir les regards et les moqueries des commères du quartier.

Des cris de colère se firent alors entendre, avant que des cris de terreur ne les remplacent. Les flammes avaient bien vite tout emporté , les meubles , les souvenirs et les vies de Mathilde, Christine et Geoffroi. Depuis ce jour la mala suerte avait frappé. La voisine qui avait averti Christine de l’adultère s’était fait écraser par le marchand de glace, qui avait oublié de serrer son frein à main. La coiffeuse avait dû fermer son salon après qu’une cliente désespérée ait profité d’un rendez-vous pour braquer la gérante. Elle était ressortie avec la caisse et avait fait cinq morts, dont la coiffeuse préférée de Christine. La mala suerte était partout et les parents s’assuraient désormais qu’il n’y avait pas de monstres sous leurs lits. 

Étonnamment la mère de Mathilde ne fut jamais inquiétée, puisqu’elle déménagea une semaine après l’enterrement de sa fille. Avant son départ, elle avait laissé pris le temps de glisser une enveloppe sous chacune des portes de ses voisines.

Madame,

Je ne vous ai jamais rien fait. J’étais une locataire discrète qui ne voulait qu’une chose, passer sa vieillesse dans le calme, avec mon unique fille pour me soutenir. Mais mon bonheur s’est brisé quand vous avez laissé ma petite fille mourir dans les flammes. Elle était belle , elle était gentille et intelligente. Vous aviez peur de perdre vos chers époux à ses charmes, je le comprends, mais vous ne saviez rien d’elle. Elle était mon trésor, le souvenir d’un amour de jeunesse qui n’aura duré qu’un été. Son père n’a jamais su son existence et quand je me suis rendu compte qu’il habitait dans cet immeuble , j’ai voulu l’empêcher de le rencontrer. Mais ma petite fille était têtue et courageuse. Elle s’est présentée à la porte de son appartement quand son épouse était absente. Quelques minutes plus tard, elle mourrait dans les flammes. J’espère que vous apprendrez à utiliser vos langues avec davantage de sagesse désormais. Adieu.

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