Le langage des pommes

C’était un lundi matin.

Il m’avait offert, une pomme rouge vif.

J’y repense encore tandis que je mâche lentement une part de tarte aux pommes et alors que je lèche avec enthousiasme les dernières traces de compote, je me rappelle le goût de cette pomme rouge si particulière. Elle était ferme, mais alors que je m’attendais à une pomme sucrée, j’en ressortis une touche d’amertume, qui m’accompagna étrangement tout au long de la journée. Quelle naïveté m’avait poussé à accepter cette pomme d’un inconnu. J’étais persuadé que si elle avait été choisie par ma mère ou ma grand-mère, elle m’aurait apporté davantage de satisfaction. Une pomme était une saveur unique, un enchantement de quelques minutes, et l’un des quelques précieux souvenirs que mon père m’avait laissés. Je ne me souvenais pas de la couleur de ses yeux ni du ton de sa voix. Mais je revoyais dans mes songes , sa main me tendant cette pomme qu’il avait délicatement coupée. Elle était parfaitement juteuse, et à mes yeux irremplaçable. Était-ce une illusion destinée à réconforter un enfant sans père ? Certainement. Ma mère refusait de parler de lui et de la  subite disparition de ces cadeaux colorés . Si bien que je le recherchais dans les pommes vertes, rouges ou jaunes. Je me perdais dans leurs appellations : pomme gala, fuji. J’aimais ma lady, la pink lady. Je m’inclinais devant la reinette. Je me croyais chasseur d’or devant la golden.

L’inconnu du lundi matin vint m’offrir une pomme chaque semaine. Mais je refusai d’y toucher. Je ne souhaitais pas transformer mon plaisir en cruauté. Puis un jour ma mère arriva plus tôt devant l’école, et le vit. Je me souviens encore aujourd’hui de sa colère, de son angoisse jusqu’à ce qu’une phrase déchire brutalement les cris.

« Mais c’est mon fils ! »

La pomme qu’il tenait dans ses mains avait roulé délicatement jusqu’à mes pieds. Elle était couverte de poussière et de boue. Elle était moins jolie que les pommes que me donnait ma mère ou ma grand-mère. Mais elle m’attirait à elle comme un aimant. Quand je fus proche de la saisir, ma mère prit ma main.

La pomme s’éloignait et mon père avec elle.

Depuis ce jour, je mangeai des oranges, des bananes et des pêches, mais point de pomme, du moins jusqu’à aujourd’hui.

« La tarte te plaît ? » demanda mon père

Je hochai simplement la tête, certain que mes goûters ne manqueraient plus jamais de pommes rouges, vertes ou jaunes.

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