La pointe

Il n’était jamais fatigué. La fatigue était pour ceux qui ne pouvaient plus se lever de leur lit et pour les corps endormis dans leurs cages. Non, il n’était jamais fatigué, il préférait dire qu’il reprenait son souffle, qu’il avait mangé trop de riz avec des haricots rouges. C’était son plat antillais préféré. Chaque matin avant de se rendre à la plage, il faisait cuire son riz et ses haricots, puis versait le tout dans un tupperware. Il rangeait alors son petit déjeuner dans son sac, ainsi qu’une bouteille de rhum. Il était prêt à gravir les dunes de la pointe des Châteaux. Le soleil venait à peine de faire son apparition et les vagues violentes frappaient les falaises blanchies par le sel marin. La plage était encore vide , mais dans quelques heures , les touristes défileraient sur les grains dorés et des milliers de traces de pas enlaidiraient ce paysage unique. Ses jambes, de plus en plus lourdes, soulevaient le sable et des paroles mélancoliques rythmaient ses mouvements.

Une croix veillait sur les marins qui tentaient de traverser ce passage où se rencontraient l’océan Atlantique et la mer des Caraïbes, pour l’atteindre , il fallait patiemment grimper des escaliers, dont l’étroitesse avait vocation à faire fuir les moins téméraires.

Il prenait toujours une gorgée de rhum avant de commencer l’ascension. Le rhum était l’ennemi que son épouse n’avait de cesse d’affronter. Mais elle avait encore à gagner la guerre.

Il montait lentement les marches, chacune était un effort pour ses vieux genoux déjà gâtés par l’arthrose.

Quand il parvenait enfin à atteindre le sommet , il prenait quelques minutes pour reprendre son souffle . Il se tournait alors vers la croix , mais, bien vite son regard se détournait.

Aussitôt, il sortait son tupperware et plongeait ses mains dans le riz pimenté, pour savourer son repas.

Il observait un bateau au loin, puis le perdait de vue derrière les vagues. Les mêmes lames qu’ il affrontait jadis.

« Douce retraite, vieillesse nostalgique » murmurait-il

C’est en se souvenant de sa jeunesse qu’il se faisait souffrir.

Quand son repas était enfin terminé, il descendait les marches rapidement et sans se retourner.

La pointe garderait pour lui ses douloureuses pensées.

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