Le morceau de chocolat

Le bruit de mastication la ramenait toujours à la réalité. Elle se réveillait assurément chaque matin à 3 h , un morceau de chocolat à la main. Il n’ y avait jamais de congé pour cette habitude. Quand la petite aiguille se trouvait sur le trois et la grande sur le douze , elle était certaine d’ouvrir les yeux et de se trouver assise à sa table, dans la cuisine, le goût amer du chocolat noir en bouche. Les petits morceaux émiettés parsemaient la table comme des preuves du délit gustatif qu’elle venait de commettre. Elle lançait un regard accusateur à la tablette dans sa paume et fronçait les sourcils en s’apercevant que l’aluminium la recouvrant avait été ouvert avec une délicatesse qui ne lui ressemblait pas. Somnambulisme avait rétorqué le médecin qui l’avait diagnostiqué alors qu’elle avait six ans à peine. Il avait fallu plusieurs mois à sa mère pour s’étonner que ses punitions répétées ne semblaient pas réduire ses explorations nocturnes. Alors avait suivi l’inquiétude , et les nombreux médecins n’avaient trouvé aucun moyen de supprimer cette habitude. Sa mère s’était donc résolue à verrouiller la porte de sa chambre. C’est après cette décision que les cris étaient venus remplacer la satisfaction du chocolat. En l’absence de sa douceur quotidienne, une frustration récurrente s’était manifestée. Elle se réveillait en larmes et confuse, car se réveiller avec une tablette de chocolat à la main était bien sûr plus réconfortant.

Épuisés par ses crises , ses parents avaient abandonné toute idée de la priver et lui tendait chaque soir un petit carré de chocolat qu’elle gardait précieusement sur sa table de chevet.

Mais ces épisodes avaient attiré un sentiment très commun : la jalousie. Sa sœur commença à quitter sa chambre la nuit pour manger des sachets de bonbons , et son frère s’amusa à réaliser des farces qui donnaient plus de piquant aux réveils et plus de cheveux blancs à leurs parents.

Pourtant malgré ces petits inconvénients , ses parents ne lui avaient jamais retiré son petit morceau de chocolat.

Et si parfois sa propre fille la rejoignait à la table de la cuisine , les yeux à moitié clos et la main tendue vers la tablette. Elle ne disait rien , même si elle pouvait voir un sourire espiègle se dessiner sur ses lèvres.

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