Sous la pluie

 » Est ce que tu as une cigarette? »

Je sursautai en entendant une voix grave pénétrer la bulle que j’avais minutieusement construite depuis la fin de ma journée de travail. Comme si je venais de sortir d’un rêve , je regardai autour de moi. Les passants déambulaient dans les rues pluvieuses et ceux qui n’avaient pas de parapluie se collaient contre les murs des immeubles , créant de petits embouteillages qui s’accompagnaient très vite d’injures et de doigts impolis. J’étais trempé. Je ne savais pas depuis combien de temps j’avais marché la tête baissée , mais je fus soulagé de constater que mon inattention ne m’avait pas fait dévier de ma route.

« Est-ce que tu as une cigarette ou quoi? »

Un homme emmitouflé dans un manteau usé était assis sur la grille d’aération du métro. Je me demandai quelle guerre s’était jouée dans l’ombre pour qu’il ait obtenu cette place privilégiée. Ce soir, la chaleur qui se dégageait de l’ouverture devait lui apporter un peu de réconfort, alors que la pluie ne faiblissait pas.

« Je ne fume pas. » lui répondis-je

Ma réponse sembla le satisfaire, mais le voyant se réchauffer du mieux qu’il le pouvait dans son maigre manteau, je pris une petite pièce de ma poche et la lui tendis.

« Je n’ai pas besoin de ton argent » me répondit-il avec véhémence, et repoussa ma main. La pièce tomba au sol et roula malencontreusement dans l’une des fissures de la grille avant que je ne puisse la récupérer.

 » Et bien voilà. Qu’avez vous fais ? Voilà où va ma gentillesse. » dis je d’un ton exaspéré.

Mais l’homme s’était déjà détourné et cachait son visage rougis dans son col.

 » Depuis quand un sdf refuse de l’argent ?  » marmonnai-je

Mais il sembla m’entendre et la colère qui se trouvait dans son regard me fit reculer d’un pas.

« Je ne suis pas un sdf !  » hurla-t-il « Quoi ? un homme qui demande une cigarette et cherche la chaleur est forcément sans domicile !  »

Voyant son air furieux , je choisis de l’observer de plus près. Il portait une sacoche en bandoulière, elle avait elle aussi vu quelques années. Pourtant, quand mes yeux se portèrent sur ses chaussures, je vis qu’elles étaient neuves. Soit il venait de les acheter, soit ces bottes avaient été cirées avec attention.

J’avouai cependant mon erreur. Mais je ne pus m’empêcher de lui poser une question.

 » Pourquoi vous asseyez vous sur cette grille ? Je ne dois pas être le premier à m’être trompé. » dis-je encore honteux de mon erreur.

« Et pourquoi devrais je te répondre. Tu as l’air comme tous ces gens qui s’arrêtent et juge sans connaître. » dit-il

Il n’avait pas tord, le proverbe, l’habit ne fait pas le moine n’était que trop vrai dans son cas.

Mais j’insistai tout de même, curieux d’entendre sa réponse.

« Ma fille est morte sur cette grille. »

« Mes condoléances » lui dis je, mais comme s’il ne m’avait pas entendu, il poursuivit.

 » Voilà maintenant dix ans, elle a fugué. J’étais un père rigide, voyez vous. Sa mère est morte alors qu’elle était encore très jeune et je n’ai pas su l’accompagner quand il le fallait. Un soir comme celui -ci, après une dispute, elle a quitté la maison. Ma colère s’est bien vite dissipée, mais il était déjà trop tard. J’avais perdu sa trace. Pendant deux ans j’ai parcouru en long en large les rues de la ville. »

« Et vous ne l’avez pas trouvé. » dis -je

« Chaque jour, je passais devant cette grille d’aération. Un sdf, tendait la main vers moi, mais je ne m’arrêtais pas. Il tentait de saisir ma manche. Mais j’aimais garder mes choses propres voyez vous. Pourtant lors d’une nuit pluvieuse, le sdf ne vint pas m’arrêter. La rue était pleine de monde, et une ambulance était stationnée à proximité. Quand je m’avançai, j’aperçu les vêtements usés du vagabond et compris qu’il était décédé. Sans m’approcher davantage je rentrai chez moi. Le soir même on m’appela. Ils avaient trouvé une photo de moi et mon numéro de téléphone dans sa poche. Comprenez vous maintenant ? Si je n’avais qu’une seule fois pris sa main sale…. » dit l’homme en pleurant

Je ne pouvais rien dire de plus à cet homme qui recherchait la présence de sa fille sur ces grilles et s’effondrait devant moi. Il n’aurait pas voulu de ma pitié, me dis je pour me donner bonne conscience avant de reprendre ma marche.

La pluie tombait bruyamment sur les parapluies. Je m’amusai à regarder les lumières de la ville briller dans les flaques d’eau et rentrai à nouveau dans ma bulle. Je repenserais plus tard à cet homme et à son triste destin.

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